Tout ce que le CMJN ne sait pas faire.

Voyage d'exploration des encres spéciales, du fluo au métallique, et tout ce qui permet au papier de sortir du cadre.

Dos Carré Collé
5 min ⋅ 08/09/2026

Après une longue pause estivale, me revoilà dans vos boîtes mail ! J’espère que votre rentrée s'est bien passée, je ne vais pas m'étaler sur les canicules, je pense que nous en avons tous et toutes souffert à divers degrés.

De mon côté, j’ai notamment consacré ces derniers mois à ma bêta-test d’écriture, qui a été un franc succès. Je remercie d’ailleurs toutes les personnes qui m’ont écrit après cette annonce pour me faire part de leur enthousiasme, poser des questions ou simplement m’envoyer un petit mot. Vos messages m’ont vraiment touchée ❤️

Mais je ne suis pas ici pour parler d’écriture, je retourne à mes premiers amours : le papier, l’impression et les petits détails qui changent tout.

Et justement, le sujet du jour est vaste. Très vaste. On va parler des encres spéciales, ces encres qui brillent, qui flashent, qui couvrent, qui changent de couleur… bref, bienvenue dans le monde de tout ce que le CMJN ne sait pas faire.

Le CMJN, c’est quoi déjà ?

Excellente illustration de Michele LeperaExcellente illustration de Michele Lepera

À ne pas confondre avec le YMCA, le CMJN, cyan, magenta, jaune et noir (ou CMYK pour l'english version) sont les quatre couleurs généralement utilisées dans l’impression classique.

Ces quatre encres sont imprimées en petites trames de points qui se superposent. De loin, notre œil mélange tout et perçoit une multitude de couleurs (si vous habitez à Paris, approchez vous devant une affiche de métro, vous verrez ces petits points de couleur). C’est très pratique, très efficace, et cela permet de reproduire des images extrêmement complexes.

Exemple de superpositions de points CMJNExemple de superpositions de points CMJN

Sauf que le CMJN a ses limites. Il ne sait pas vraiment faire un rose fluo qui vous saute à la figure, un doré qui brille comme une boule de Noël ou un blanc parfaitement opaque sur un papier noir.

Mais alors, pourquoi les écrans ont-ils des couleurs plus éclatantes ?

Avant d’aller plus loin, il faut parler d’un autre sigle que vous avez sûrement déjà croisé : le RVB.

RVB signifie rouge, vert, bleu. C’est le système utilisé par les écrans, les téléphones, les appareils photo et les télévisions. Contrairement à l’encre, qui se dépose sur une feuille et absorbe une partie de la lumière, un écran produit directement de la lumière.
Les trois couleurs sont donc additionnées pour créer les autres. Du rouge et du vert donnent du jaune, du rouge et du bleu donnent du magenta, les trois ensemble donnent du blanc. C’est ce qu’on appelle un système additif.
Le CMJN, lui, fonctionne à l’inverse. Les encres absorbent certaines longueurs d’onde de la lumière et en réfléchissent d’autres vers nos yeux. Plus on ajoute d’encre, plus on absorbe de lumière… et plus on se rapproche du noir. C’est un système soustractif.

Le RVB affiche une gamme de couleurs plus large que le CMJN, notamment des verts très lumineux, des bleus électriques et des teintes presque fluorescentes. C’est pour cela qu’une couleur magnifique sur votre écran peut devenir beaucoup plus terne une fois imprimée. Elle n’a pas disparu, elle vient simplement de se prendre la réalité du papier... C'est pour cela que la conversion RVB > CMJN est toujours délicate et les illustrateur.ices sont souvent déçu.es du rendu imprimé (pour ceux qui ne travaillent que sur Procreate par exemple).

Les encres spéciales permettent justement de repousser les limites du CMJN. Avec un Pantone fluo, une encre métallique ou une couche de blanc opaque, on peut retrouver des effets que la quadrichromie classique est incapable de reproduire.

Une couleur spéciale, ce n’est pas juste une couleur plus jolie

Une encre spéciale, c’est une encre utilisée en plus, ou à la place, des quatre couleurs classiques. Elle est souvent préparée à l’avance et imprimée directement, plutôt que recréée par mélange de petits points.
C’est le principe des couleurs Pantone, par exemple. Au lieu de dire à l’imprimeur : « Essayez de mélanger un peu de cyan avec beaucoup de jaune et une pointe de magie », on lui donne une référence précise.

Exemple de pantonierExemple de pantonier

La couleur est déjà formulée. Elle est choisie dans un nuancier, puis préparée comme une vraie recette de cuisine.
Cela permet d’obtenir des teintes très particulières, difficiles ou impossibles à reproduire en CMJN : des couleurs fluo, pastel, métalliques ou très saturées.

Exemples de couleurs Pantone pastelsExemples de couleurs Pantone pastels

Mais une couleur spéciale, ce n’est pas seulement une question de nuance. C’est aussi une question de matière, de couvrance et de lumière.

Chaque année, Pantone sélectionne la couleur de l'année, et donc en 2026 c'est "Cloud Dancer", une teinte de blancChaque année, Pantone sélectionne la couleur de l'année, et donc en 2026 c'est "Cloud Dancer", une teinte de blanc

Le blanc qui recouvre vraiment

Sur un papier blanc, l’encre blanche ne sert pas à grand-chose. En revanche, sur un papier coloré ou noir, elle peut devenir indispensable.
Imaginez que vous imprimiez une illustration jaune sur un papier bleu foncé. Sans couche de blanc en dessous, le jaune risque de devenir terne, verdâtre ou beaucoup moins lumineux que prévu.
On peut donc imprimer une couche de blanc avant la couleur (= blanc de soutien). Le blanc sert alors de fond opaque, un peu comme une sous-couche de peinture avant de repeindre un mur orange en blanc.
Le papier choisi est la clé du résultat souhaité. Un même fichier peut donner des résultats très différents. Une couleur imprimée sur du papier blanc et la même couleur imprimée sur du papier kraft ne donnent pas du tout le même rendu.

Le fluo qui ne passe pas inaperçu

Les encres fluorescentes sont parmi les plus faciles à repérer. Elles sont vives, électriques, je les adore !
Le problème, c’est qu’elles sont très difficiles à reproduire sur un écran. Votre ordinateur peut vous afficher un rose vif, mais il ne peut pas vraiment vous montrer le rose fluo.
Ces encres sont souvent utilisées pour attirer l’œil : couvertures, affiches, papeterie, livres jeunesse, beaux livres ou éditions limitées.

Elles peuvent aussi être imprimées en couleur directe, à côté du CMJN (on imprime donc en 4+1 comme on dit chez nous ^^). On obtient alors une image composée des quatre couleurs classiques, plus une teinte supplémentaire qui vient raviver l’ensemble. Le fluo permet vraiment de réveiller une couverture et de se faire remarquer plus vite sur une table en librairie.

Je ne l'ai pas vu en vrai, mais il y a fort à parier qu'ici c'est un pantone rose fluoJe ne l'ai pas vu en vrai, mais il y a fort à parier qu'ici c'est un pantone rose fluo

L’or, l’argent et les encres métalliques

Vous avez sûrement déjà vu la différence entre une impression encre métallique or et une dorure à chaud.
La dorure à chaud utilise une feuille métallique transférée sur le papier grâce à la chaleur et à la pression. C’est très brillant, et personnellement je trouve que le résultat est plus joli par rapport à un Pantone métal or mais tout dépend du projet (et du budget…) !

L’encre métallique, elle, fonctionne autrement. Elle contient de petites particules réfléchissantes qui donnent un effet doré, argenté, cuivré ou parfois même nacré.
Le résultat dépend beaucoup du papier. Sur un papier couché et bien lisse, l’effet métallique sera plus lumineux. Sur un papier offset ou texturé, il sera plus doux, plus mat, parfois un peu irrégulier.

Différence claire entre la dorure et l'encre. Vidéo youtube de PrintNinja Différence claire entre la dorure et l'encre. Vidéo youtube de PrintNinja

C’est ce que j’aime avec ces encres : elles ne donnent pas exactement le même résultat selon le support. L’encre et le papier doivent donc apprendre à vivre ensemble. Comme dans un couple, sauf qu’ici on peut parfois régler le problème avec un nouveau papier.

Les encres invisibles, sensibles et surprenantes

Aujourd'hui, pour notre plus grand plaisir, il existe tout un tas d'encre spéciales.
Certaines deviennent visibles sous une lumière ultraviolette. D’autres changent de couleur avec la chaleur. Vous en avez peut-être déjà vu sur des cartes, des emballages, des tickets ou des livres pour enfants.

Il existe également des encres parfumées (comme sur les nouveaux bloc notes Diddl, oui j'ai 35 ans et je n'ai pas honte), des encres pailletées, des encres phosphorescentes et des encres transparentes qui créent un effet brillant uniquement lorsqu’elles accrochent la lumière.

Le vernis sélectif, même s’il ne s’agit pas d’une encre, joue dans la même cour. On l’applique seulement sur certaines zones de la couverture pour créer un contraste entre une surface mate et un motif brillant.
Vous passez le doigt sur la couverture et vous sentez à peine une différence. Vous inclinez le livre, et soudain le motif apparaît. Un petit tour de magie industriel.

Le rendu est souvent sublimé sur du papier noir. Production SIVK. Le rendu est souvent sublimé sur du papier noir. Production SIVK.

Et les encres végétales dans tout ça ?

Bon... on ne va pas se mentir, les encres mentionnées ci-dessus ne sont pas les plus écolo du monde car non recyclables... On entend de plus en plus parler d’encres végétales, notamment d’encres à base d’huile de soja, de lin ou d’autres huiles végétales. Elles remplacent une partie des huiles minérales issues du pétrole et peuvent présenter un meilleur profil environnemental, notamment au moment du désencrage et du recyclage du papier.

Mais petit rappel important : végétale ne veut pas automatiquement dire parfaite pour la planète. Il faut aussi regarder les pigments utilisés, les additifs, le procédé de fabrication et la manière dont l’encre sèche. Une encre végétale reste une encre industrielle, ce n'est pas du jus de betterave tout seul (un jour peut-être ?). Certaines encres végétales sèchent aussi plus lentement, ce qui peut demander des ajustements à l’imprimeur. Comme toujours en fabrication, il faut donc trouver le bon équilibre entre rendu, vitesse, coût, usage du papier et impact environnemental.

Vous l’aurez compris, l’impression ne se limite pas à choisir entre quatre petits pots de couleur. Entre les encres métalliques, les fluorescentes, les blanches, les transparentes ou celles qui réagissent à la lumière, il existe tout un monde de possibilités. Certaines attirent l’œil, d’autres se révèlent au toucher ou seulement dans certaines conditions.

Et c’est peut-être ça que j’aime le plus dans la fabrication du livre : les détails les plus intéressants ne sont pas toujours ceux qui sautent immédiatement aux yeux...

Pour prolonger ce sujet, je vous recommande le travail de Mia Pearlman, une artiste américaine qui crée des installations et des sculptures à partir de papier découpé. Ses œuvres jouent beaucoup avec les ombres, les superpositions et les effets de lumière. Ce ne sont pas des encres spéciales à proprement parler, mais elle travaille cette même idée : une image peut changer selon l’angle, la lumière et la manière dont on la regarde. Son travail est extraordinaire… et monumentale !

Vous pouvez voir tout son processus créatif et de réalisation : ici.

Exposition ONE, 2012. Photo prise sur le site de l'artisteExposition ONE, 2012. Photo prise sur le site de l'artiste

Exposition ONE, 2012. Photo prise sur le site de l'artisteExposition ONE, 2012. Photo prise sur le site de l'artiste

BRUSHSTROKE, 2021. Commission pour Zhongshan Huafa Plaza, en ChineBRUSHSTROKE, 2021. Commission pour Zhongshan Huafa Plaza, en Chine

NEXUS, 2018. Découpe papier au laser. Sculpture de 1m50 de haut NEXUS, 2018. Découpe papier au laser. Sculpture de 1m50 de haut

Pour voir concrètement jusqu’où peuvent aller les encres spéciales, les éditions d’art sont en général de très bons exemples. Le prix des livres est élevé mais ce sont toujours de petits bijoux. Difficile d’en sélectionner qu’un, mais mon choix se porte aujourd’hui sur “A year in Normandie” de David Hockney publié par la RMN en 2021.

Les images ont été imprimées en cinq couleurs, avec les quatre couleurs classiques auxquelles s’ajoute un Pantone vert fluorescent. Ce choix permet de retrouver l’intensité très particulière des images de Hockney, avec des verts beaucoup plus lumineux et éclatants qu’en quadrichromie classique.

L’impression a été réalisée sur une presse LED UV, une technologie qui permet de sécher l’encre très rapidement grâce à des lampes ultraviolettes et de sublimer les couleurs.

Ce qui me plaît ici, c’est que la couleur supplémentaire n’est pas un gadget décoratif. Elle sert véritablement le travail de l’artiste. Elle permet de se rapprocher de la luminosité de ses images, tout en rappelant qu’un écran et un livre imprimé ne produisent pas la lumière de la même manière.

Et… juste comme ça, ce livre est un leporello, qui une fois déplié mesure “seulement” 17 mètres. Une vraie prouesse technique d’impression et de reliure pour ce livre.


J’espère que cette édition de rentrée vous a plu, n’hésitez pas, comme toujours à répondre à ce mail si vous souhaitez partager votre expérience, et si vous avez des anecdotes de fabricant.e, je serai ravie de les publier dans les prochains numéros.

Belle semaine,

Livrement vôtre,

Isalyne

Dos Carré Collé

Par Sayne Venel

À propos de l’autrice de Dos Carré Collé …

Fabricante depuis 10 ans dans l’édition dans des secteurs très variés, littérature, scolaire, BD, manga, je vous partage mon expérience (mes succès et gros fail !) en espérant vous embarquer avec moi dans ce très bel univers !

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