Jaspage : quand les livres cachent leur jeu !

Je vous propose dans ce numéro de regarder les livres, non plus de face mais de...côté. Bienvenue dans le monde fascinant des tranches colorées 🎨

Dos Carré Collé
5 min ⋅ 10/03/2026

Bonjour à toutes et à tous,

Comme le soleil tant attendu, je reviens dans vos boîtes aux lettres pour ce numéro 12 de Dos Carré Collé, qui fête sa première année d’existence 🥳 ! Malgré quelques « petites » pauses, je suis très fière que ce projet continue sur le long terme. Joyeux anniversaire à cette newsletter, et merci à vous de me lire et de m’écrire : cela me touche toujours à chaque envoi <3

Je pense que si vous me suivez, c’est que vous avez une certaine appétence pour les livres. Et il y a un type de livres qui a littéralement envahi nos librairies et leurs rayonnages (certaines ont même ouvert des boutiques spécialisées uniquement là-dedans !) : j’ai nommé la romance — avec tous les sous-genres que cela inclut — et souvent de très belles fabrications (#FabricantsHeureux) !

Ce dont nous allons parler aujourd’hui, c’est de leur tranche : une illustration en pleine couleur imprimée sur les pages. Une image complète qui n’existe que lorsque vous fermez le livre et regardez sa tranche. Dès que vous l’ouvrez, elle disparaît entre les pages, invisible.

Magie.

Et vous savez quoi ? Cette technique a un nom, et une histoire longue de plusieurs siècles…
Bienvenue dans le monde de la tranche dorée — et de son petit-enfant très photogénique, le jaspage.

D'abord, un point anatomie : un livre a trois tranches. La tranche de tête (le dessus du livre, la tranche de queue (le dessous), et la gouttière (le côté opposé au dos, celui qui dépasse de l'étagère et que vous saisissez pour sortir le livre). C'est sur ces trois surfaces que tout va se jouer.

Pendant des siècles, laisser ces tranches nues et blanches était… mal vu. Une question de prestige, presque. Les manuscrits médiévaux et les grands livres religieux avaient leurs tranches dorées à la feuille d'or — de l'or véritable, battu en feuilles ultra-fines, appliqué au pinceau sur les pages compressées, puis poli à l'agate pour lui donner ce brillant miroir si caractéristique. Un livre à tranches dorées, c'était un objet précieux, un objet de pouvoir. Mais pas seulement. Cela servait aussi de protection. La feuille d'or, une fois polie et compressée, crée une surface très lisse et légèrement imperméable. Cela avait de gros avantages comme limiter l'absorption de l'humidité, d'empêcher la poussière de pénétrer entre les pages et... de repousser certains insectes !

https://www.brandeis.edu/library/archives/essays/special-collections/fore-edge.htmlhttps://www.brandeis.edu/library/archives/essays/special-collections/fore-edge.html

Entre la dorure précieuse et ce qu'on voit aujourd'hui en librairie, il y a eu une étape intermédiaire : le jaspage (au sens littéral du terme). À l'origine, jasper une tranche, c'était lui appliquer des taches de couleur au pinceau ou à l'éponge inspiré de la pierre de jaspe (une pierre aux veines colorées). Une façon économique de décorer sans dépenser de l'or vrai. Certains ateliers allaient plus loin et marbraient les tranches avec les mêmes techniques que le papier marbré (et si vous avez raté le numéro sur le papier marbré, je vous en parle ici 😉). C'était fonctionnel aussi : les tranches décorées cachaient mieux la poussière et l'usure du temps.

https://pastispresent.org/2016/good-sources/marbled-madness/https://pastispresent.org/2016/good-sources/marbled-madness/https://www.behance.net/gallery/46874025/18th-Century-French-Bookbinding-Modelhttps://www.behance.net/gallery/46874025/18th-Century-French-Bookbinding-Model

Il existe une variante encore plus spectaculaire appelée fore-edge painting — littéralement, peinture sur la gouttière. Cette technique date du XVIIe siècle et quelques artistes la pratiquent encore aujourd'hui. Le relieur ventile délicatement les pages en éventail, peint une illustration en miniature sur cette surface ainsi dégagée, puis relâche le livre. Résultat : quand le livre est fermé, la peinture est totalement invisible. Elle ne se révèle que lorsqu'on ouvre les pages en éventail. Un tableau caché dans le livre. Un secret entre le relieur et le lecteur attentif.

Véritable travail d'orfèvrerie.Véritable travail d'orfèvrerie.

Et certains artistes ont même rajouté un petit niveau de difficulté avec le double fore-edge painting. Deux images sont peintes sur la même tranche. En fonction de comment vous éventez les pages (vers la gauche ou vers la droite) vous verrez une illustration différente. Le livre fermé c’est “juste” une tranche dorée.

Sublime exemple d'une édition datant de 1870 avec une illustration de Macbeth, Le songe d'une Nuit d'été et Hamlet de Shakespeare.  Sublime exemple d'une édition datant de 1870 avec une illustration de Macbeth, Le songe d'une Nuit d'été et Hamlet de Shakespeare.

Pour plus de contemporanité, si je puis dire, Hachette a sorti l'année dernière un collector de Twilight qui reproduit ce concept. A gauche Bella, à droite Edward. Je suis team Jacob donc je n'ai pas acheté  (haha). Pour plus de contemporanité, si je puis dire, Hachette a sorti l'année dernière un collector de Twilight qui reproduit ce concept. A gauche Bella, à droite Edward. Je suis team Jacob donc je n'ai pas acheté (haha).

Et puis… le jaspage a presque disparu avec l'industrialisation. Trop long, trop cher, trop manuel dans un monde qui voulait tout faire vite (certaines reliure de luxe continuent car ils ont justement l'argent).

Sauf que. Depuis quelques années, les tranches illustrées sont revenues en force — portées par les fandom books, les éditions spéciales, les petits éditeurs indépendants qui font du livre un objet à collectionner. Et cette fois, avec la technologie de notre côté. Aujourd'hui, on parle toujours de jaspage mais aussi d'impression numérique sur tranche : une illustration en pleine quadrichromie, précise à la fraction de millimètre, imprimée directement sur les pages d'un livre fini.

Techniquement, voilà comment ça se passe : une fois le livre broché ou relié, les pages sont compressées dans un étau (très fort, très serré — comme si on voulait que le livre ne soit plus qu'une seule surface plane). Sur cette surface compressée, l'encre UV est appliquée soit par impression numérique directe, soit par une technique proche de la sérigraphie. Puis les pages sont relâchées. L'encre, figée par les UV, reste parfaitement adhérente même une fois les pages libres de bouger. Chaque lecteur.ice qui feuillette le livre interrompt momentanément l’image entre les pages. Mais dès que le volume se referme, l’illustration se recompose.

La précision exigée est redoutable (un mauvais cadrage sur quelques millimètres et l'image est flottante, floue, ratée), et tout le travail se fait sur livre fini — donc en bout de chaîne, après impression, pliage, assemblage, reliure. La moindre erreur ne se corrige pas. C'est là tout la contrainte de cette technique.

Il y a quelque temps, je me suis retrouvée à gérer un beau projet collector pour un manga. Et qui dit collector, dit finitions qui claquent — donc on voulait un jaspage. Motif fleuri, couleurs douces, on voulait que les lectrices fassent “WAOW”. L'imprimeur ? Partant. Aucun souci annoncé.

Mais. (Il y a toujours un mais, on le sait tous.tes.)

Ce que ni lui ni moi n'avions anticipé, c'est le petit détail qui tue : dans un manga, quasiment toutes les images sont à fonds perdus (ce qui signifie que le noir de l'image va jusqu'au bord de la page, sans marge blanche). Résultat : sur la tranche, ce n'est pas du blanc qu'on voit entre les pages compressées… c'est du noir. Du noir partout. En bandes.

Notre superbe motif de jardin fleuri aux couleurs pâles et printanières ? Devenu un napolitain. Vous savez, le gâteau tricolore ? Sauf que là c'était fleurs-blanc-noir, et c'était infiniment moins appétissant.

Désolée pour la photo. Il est 16h15 quand j'écris ce texte. J'ai faim.Désolée pour la photo. Il est 16h15 quand j'écris ce texte. J'ai faim.

L'imprimeur n'avait tout simplement jamais fait de jaspage coloré sur du manga. On avait tous les deux oublié de se poser la bonne question au départ. On a donc dû ruser en dernière minute : foncer significativement le fond du motif pour absorber visuellement le noir des tranches. Le résultat était correct… mais on a frôlé la catastrophe.

Morale de l'histoire : le jaspage sur manga, c'est possible — mais uniquement avec un fond très foncé, proche du noir. Toute couleur claire est condamnée à finir en dessert. Je le sais maintenant 😅

Je vais sûrement vous décevoir mais non, je ne vais pas vous montrer ma sublime collection de jaspage, en réalité j’en ai très peu. Ne cautionnant absolument pas le style de la dark romance, même si certains ouvrages sont sublimes en tant qu’objet, je n’achète pas. J’ai quelques romances plus douces et de la fantasy avec des jaspages simples mais efficaces :)

Mais pour le beau livre de ce numéro — ou plutôt collection —, difficile de ne pas évoquer La Pléiade (Gallimard), qui est probablement l'exemple le plus accompli de fabrication soignée dans l'édition française.

Regardez un volume de près : les pages sont en papier bible ultra-fin (on en parlait dans le numéro 3, ce papier qui démarre à 22 g/m²), le dos est en similicuir souple et doré à l'or (vrai, pas du simili), un ruban signet est cousu à l'intérieur. Les couleurs des tranches changent en fonction de la période de vie de l’auteur. J’ai d’ailleurs eu la chance d’aller visiter le relieur Babouot lors de mes études (relieur de la Pléiade depuis sa création, soit en 1931!). Chaque détail est pensé pour que le livre dure cent ans.

https://www.la-pleiade.fr/la-vie-de-la-pleiade/fabrication-d-une-pleiadehttps://www.la-pleiade.fr/la-vie-de-la-pleiade/fabrication-d-une-pleiade

C'est lent à fabriquer, cher à produire, et glorieusement anachronique dans un monde de livres à 8,90 €. Et c'est exactement pour ça que c'est beau ❤️

PS : pas de photos perso non plus de la Pléiade, aussi beaux soit-ils, ils sont très chers… Je prends Paypal si jamais 🤣

PPS : bon, une partie beau-livre sans photo, c’est pas fou, alors voici les 2 impressions sur tranche que je préfère de ma bibliothèque.


Ce numéro marque donc mon vrai retour au format technique, comme promis en février — merci à celles et ceux qui ont été patient.es, et bienvenue à toutes les nouvelles têtes !

Si vous avez un livre à tranches illustrées dans votre bibliothèque, envoyez-moi une photo, je suis curieuse de voir ce que vous collectionnez 😊

À bientôt,

Livrement vôtre,

Isalyne

Dos Carré Collé

Par Sayne Venel

À propos de l’autrice de Dos Carré Collé …

Fabricante depuis 10 ans dans l’édition dans des secteurs très variés, littérature, scolaire, BD, manga, je vous partage mon expérience (mes succès et gros fail !) en espérant vous embarquer avec moi dans ce très bel univers !

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